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Antony McKenna and L’Édition Électronique de la Correspondance de Pierre Bayle

Portrait of Pierre Bayle, attributed to Louis Elle le Jeune. (Musée de l’Histoire de France, château de Versailles; source of image: Wikimédia Commons)

Pierre Bayle (1647-1706)

Pierre Bayle (1647-1706), exilé à Rotterdam peu avant la Révocation de l’Édit de Nantes, joua un rôle crucial dans le développement de la République des Lettres. Il publie l’un des premiers périodiques littéraires (1684-87), définit un nouveau concept de tolérance religieuse basé sur le rationalisme moral (1686), compose un énorme Dictionnaire historique et critique (1697, 1702), dans lequel il cherche à démontrer que la foi religieuse est incompatible avec l’argument rationnel, et contribue à la diffusion d’une nouvelle interprétation du spinozisme. Il se considérait simplement comme un citoyen de la République des Lettres et en est venu à représenter cette communauté idéale, « un État extrêmement libre, dans lequel n’est appliquée que la règle de vérité et de raison ».

Partenaires et Contributeurs supplémentaires

La correspondance de Bayle a été réunie dans une édition critique imprimée et numérique en quinze volumes, Correspondance de Pierre Bayle, dirigée par †Elisabeth Labrousse et Antony McKenna, en association avec Wiep van Bunge, Edward James, Fabienne Vial-Bonacci, Bruno Roche et Eric-Olivier Lochard (Oxford : Fondation Voltaire, 1999-2017).1 Cette édition critique a été compilée à partir d’une base de données Arcane, conçue et développée par Eric-Olivier Lochard, en collaboration avec Dominique Taurisson.

L’édition électronique de la correspondance, extraite de cette base de données, a été développée à l’aide du logiciel open-source SPIP avec la collaboration de Pierre Mounier et est toujours en cours de développement avec Cindy Tessier (DSI de l’Université Jean Monnet Saint-Etienne). Cette édition électronique contient toutes les lettres dans l’ordre chronologique, ainsi que des images des manuscrits, et grâce à un certain nombre d’outils d’indexation offre un accès facile aux utilisateurs. Il continuera d’être complété (avec un décalage de cinq ans après la publication des volumes imprimés) jusqu’à ce que les 1 791 lettres aient été incluses.

Les métadonnées de base de la base de données Arcane ont également été publiées pour être intégrées aux Premières Lettres modernes en ligne, où les utilisateurs sont dirigés via des liens de chaque enregistrement de lettre vers les textes de l’édition électronique. Une conséquence en est que la correspondance de Bayle, qui constitue un témoignage clé de la vie intellectuelle, philosophique, religieuse et culturelle des refuges huguenots tant en France qu’à travers l’Europe à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, peut prendre sa place dans le réseau global des correspondances qui constitue la République des Lettres.

Cultures of Knowledge tient à remercier Charlotte Marique, première stagiaire et boursière numérique actuelle d’EMLO, et Lucy Hennings et Katharine Morris, Fellows numériques d’EMLO, pour leur travail visant à préparer les métadonnées pour le téléchargement et à créer des personnes et des enregistrements pour ce calendrier. Le texte de la page d’introduction a été fourni par Antony McKenna et traduit par Charlotte Marique.

Source(s) bibliographique(s) clé(s)

Correspondance de Pierre Bayle, édition critique établie sous la direction de †Elisabeth Labrousse et Antony McKenna, avec la collaboration de Wiep van Bunge, Hubert Bost, Edward James, Annie Leroux, Fabienne Vial-Bonacci, Bruno Roche et Eric-Olivier Lochard, 15 vols (Oxford : The Voltaire Foundation, 1999-2017).

Table des matières

Les réseaux de Pierre Bayle

Les lettres de Bayle adressées à sa famille — celles à ses parents, 2 à son frère aîné Jacob, 3 à son frère cadet Joseph,4 et à son cousin Jean Bruguière de Naudis5 — fournissent des informations considérables sur ses premières années, son cercle familial et ses amis de la région de Foix et du Carla. Sa correspondance éclaire la vie à l’académie protestante de Puylaurens, l’évolution religieuse de Bayle (notamment sa conversion au catholicisme et son retour au protestantisme), sa découverte de la vie culturelle à Genève, à Paris, à Sedan et à Rotterdam, ainsi que ses vues de la vie philosophique, religieuse, politique et culturelle générale en France.

D’autres collections distinctes peuvent être identifiées dans l’ensemble de la correspondance, y compris la correspondance de Bayle avec les Hollandais: l’érudit Theodor Jansson van Almeloveen6, le naturaliste et mathématicien Christiaan Huygens 7 et l’historien Gijsbert Kuiper.8 Sa relation intense et productive avec Reinier Leers, imprimeur à Rotterdam, n’a pas donné lieu à une correspondance abondante simplement parce que, en tant que membre du cercle d’érudits qui visitaient la librairie de Leers, Bayle était en contact personnel étroit et fréquent avec l’imprimeur. Au sein de la communauté des réfugiés huguenots, les premiers liens étroits entre Bayle et Pierre Jurieu, son collègue à l’Académie de Sedan et à l’Illustre École (collège universitaire) de Rotterdam, ne laissèrent pas de trace papier et le désaccord acrimonieux entre les deux réfugiés qui survint dans les années suivantes empêcha toute correspondance personnelle.9 Dans le cas de Jacques Basnage, ami de toujours de Bayle, qu’il connaissait depuis ses années d’études à Genève, la proximité de leur amitié à Rotterdam excluait une correspondance abondante.10 La correspondance de Bayle avec Jean Rou, secrétaire-traducteur aux États généraux, a survécu, de même que les Mémoires et opuscules de Rou, publiés en 1857 par le père. Waddington.Parmi les 11 autres réfugiés qui faisaient partie du cercle des correspondants de Bayle, citons Jacques Du Rondel, 12 collègue de Bayle à Sedan ; Daniel de Larroque, 13 qui voyagea entre la République hollandaise et Londres jusqu’à son abjuration à l’automne 1690 au moment de son retour en France ; et Jacques Lenfant, 14 ancien condisciple de Joseph Bayle à Genève et ministre d’abord à Heidelberg puis à Berlin. La correspondance fascinante avec l’Arminien Jean Le Clerc, érudit, philosophe, exégète et journaliste de renom à Amsterdam, a été conservée à la Bibliothèque universitaire d’Amsterdam et a récemment fait l’objet d’une excellente édition critique compilée par Mario et Maria Grazia Sina.15

Des correspondants de confiance à Londres comprenaient Henri Justel, 16 dont Bayle avait fréquenté le salon parisien et qui avait reçu la visite du philosophe John Locke lors de ses voyages en France. Bayle correspondait avec Pierre Des Maizeaux, 17 ans, qui connaissait tout le monde à Londres, fréquentant Anthony Collins, John Toland, Richard Steele, Thomas Gordon et des membres de la Royal Society, écrivant aux philosophes les plus importants d’Europe et passant du temps avec de nombreux hommes de lettres huguenots dans les cafés londoniens — Douglas, Rainbow et Old Slaughter — sur St Martin’s Lane. Des Maizeaux était une figure centrale de la vie intellectuelle de la communauté des réfugiés huguenots.18

À Genève, Bayle a entretenu des contacts noués pendant ses années d’études et à partir de la période où il a travaillé comme précepteur auprès de la famille Dohna. La plus grande partie de sa correspondance avec Vincent Minutoli, ancien ministre à Middelbourg et professeur de Belles-Lettres à l’Académie de Geneve19, a été conservée ; il s’agit d’une correspondance étendue et importante à la fois sur le plan personnel et en termes de développement du style d’écriture de Bayle car il considérait Minutoli – pour des raisons qui ne nous sont pas évidentes — comme un arbitre du bon goût.

En France, les principaux correspondants de Bayle étaient l’abbé Claude Nicaise, 20 érudit dijonnais qui échangea des lettres avec d’autres érudits de toute l’Europe ; Bernard de La Monnoye, 21 érudit lui aussi dijonnais ; l’abbé Jean-Baptiste Dubos, 22 philosophe, théoricien de l’art et diplomate, introduit dans le réseau de Bayle par Nicaise ; François Pinsson des Riolles, 23 fils et petit-fils de juristes à l’Université de Bourges, avocat au Parlement de Paris ; Jean-Paul Bignon et son bibliothécaire, Hervé-Simon de Valhébert;24 ans et Mathieu Marais, 25 ans avocat au Parlement de Paris, qui allait devenir l’un des plus fervents admirateurs de Bayle. Après la révocation de l’édit de Nantes, Bayle renoue le contact épistolaire avec Gilles Ménage, 26 ans, dont il avait fréquenté les  » mercuriales  » lors de ses voyages à Paris. Enfin, il y a le cas particulier de François Janiçon, défenseur des droits des Églises réformées de Guyenne devant le Conseil du Roi, puis intendant du duc de Schomberg et avocat au Parlement de Paris, qui conserva ses fortes convictions huguenotes malgré un acte superficiel d’abjuration. Janiçon se révéla un ami fidèle — une grande partie de sa correspondance avec Bayle a été conservée27 — et il aida Joseph Bayle à s’installer à Paris en 1684. Le fils de Janiçon, Jacques-Gaspard Janisson du Marsin (comme il signe lui-même son nom) est entré dans le réseau au moment de la publication du Jugement censuré d’Eusèbe Renaudot sur le Dictionnaire de Bayle. Janisson du Marsin est également resté en contact avec Jean-Alphonse Turrettini, lui envoyant des copies des lettres de Bayle après le retour du grand théologien à Genève à la fin de sa peregrinatio academica.

Presque toutes ces connexions peuvent être caractérisées par l’érudition, par la culture de la République des Lettres, ou par un engagement pour la cause protestante. Peu de philosophes professionnels se trouvent parmi les correspondants de Bayle, bien que la philosophie technique et métaphysique ait toujours été la véritable passion de Bayle.28 Avec Locke, 29 Collins, 30 et Toland, 31 il n’y a pas eu d’échanges directs de lettres; Mandeville, qui est né en 1670 dans la République néerlandaise et qui a suivi les cours de l’École Erasmus de Rotterdam lorsque Bayle enseignait à l’Illustre École, n’est entré dans la sphère publique que plus tard, démontrant l’attention qu’il portait aux publications de Bayle dans La Fable des Abeilles (1714, 1724) et dans ses Pensées libres (1720).32 Dans le cercle de Benjamin Furly, 33 le marchand, ancien quaker et libre-penseur de Rotterdam qui offrait à ses amis les trésors de sa bibliothèque, Bayle rencontra Anthony Ashley Cooper, troisième comte de Shaftesbury:34 huit lettres autographes de Bayle à Shaftesbury, récemment découvertes et conservées au bureau des archives du Hampshire (Malmesbury Papers), 36 sont connues pour avoir survécu. Bayle est resté en contact étroit avec Malebranche, mais seules quelques lettres de l’oratorien subsistent. De même, nous connaissons la vaste correspondance de Bayle avec Leibniz, dont une douzaine de lettres seulement ont survécu. C’est dans les colonnes du Dictionnaire et dans ses autres ouvrages publiés que Bayle entretient un véritable dialogue avec les philosophes contemporains.

Le réseau de Bayle dans sa jeunesse, jusqu’au jour où il partit pour Rotterdam le 8 octobre 1681, semble limité et montre combien il lui était difficile de combiner les mondes séparés de l’enfance et sa nouvelle culture. Cependant, ce que l’on pourrait considérer comme la rareté du réseau de Bayle est une illusion créée par le nombre relativement faible de lettres subsistantes pendant cette période ; la situation est beaucoup plus complexe si l’on tient compte des lettres perdues. Les lettres subsistantes témoignent d’un grand nombre de lettres qui n’ont pas survécu: de nombreuses lettres à sa famille et, en particulier, des lettres que Pierre a reçues de ses frères et de son père ont été perdues; de même, de nombreuses lettres à ses correspondants connus — Minutoli, Basnage et Constant — ont également été perdues; et une multitude d’autres lettres d’amis de la région de Foix, d’anciens condisciples de Puylaurens et de Genève, de professeurs à Genève et de prédicateurs de Charenton, de savants à Paris et à Rouen, et de collègues à Sedan, par exemple, sont mentionnées mais ne nous sont pas parvenues. Les 200 lettres subsistantes avant la date d’octobre 1681 portent la mention explicite de quelque 400 lettres perdues. Le réseau de correspondance de Bayle, ainsi remodelé, devient beaucoup plus complexe et nettement plus dense.37 Une analyse de base permet de définir beaucoup plus précisément la « communauté virtuelle » de Bayle – composée de tous ceux qui ont pu partager les informations fournies par ses lettres, et de tous ceux dont il a pu recevoir des informations réciproques ; dans certains cas, nous sommes en mesure de rétablir à leur tour les réseaux de correspondance de ceux qui ont participé au réseau de Bayle. Une telle analyse permet de comprendre l’interconnexion des milieux fréquentés par Bayle durant ces années : le protestantisme de sa famille sert clairement de passeport à Genève et à l’Académie de Sedan, mais permet également l’accès aux milieux savants de Rouen et de Paris. Les origines huguenotes de Bayle déterminent ainsi son accès à la République des Lettres.

Ses réseaux de correspondance ont été développés afin de répondre aux exigences d’un journaliste et d’un écrivain. En effet, la fréquence de sa correspondance augmente avec la publication des Nouvelles de la République des Lettres en 1684 et la parution du Dictionnaire historique et critique en 1697, Bayle élargit délibérément son réseau pour englober la scène littéraire, nourrissant ses liens dans la République néerlandaise (Theodor Jansson van Almeloveen, Christian Huygens, Gijsbert Kuiper, Jean Le Clerc et Thomas Crenius; outre Jacques Basnage, qui était à proximité), et dans les milieux des réfugiés à Londres (d’abord Henri Justel, puis Daniel de Larroque, Pierre Des Maizeaux et Pierre Coste), ainsi qu’à Heidelberg et à Berlin (Jacques Lenfant, Jacques Abbadie), à Hambourg (Pierre Meherenc de La Conseillère), et à Paris (François Janiçon, Gilles Ménage, Antoine Lancelot, l’abbé Bignon, Marc-Antoine Oudinet), tandis qu’à Genève il maintient des contacts avec Louis Tronchin, Jean-Robert François Turrettini, Fabrice Burlamachi et Vincent Minutoli. Bayle a travaillé vite. Afin de publier son périodique mensuel à temps, il a profité de ce réseau étendu. Alors que les articles littéraires et scientifiques de la LNR étaient souvent des transcriptions d’informations que ses correspondants lui avaient données, Bayle se réservait les questions philosophiques et religieuses les plus délicates, suivant des controverses complexes et s’aventurant dans les champs de mines de la vie intellectuelle.38 Le rythme intense de la publication conduisit cependant Bayle à un état d’épuisement. Daniel de Larroque prend en charge les derniers numéros de la LNR avant de la céder à Henri Basnage de Beauval, qui se révèle le véritable successeur de Bayle dans son périodique Histoire des ouvrages des savants. De même, la sortie de la première édition du Dictionnaire a été suivie pour Bayle d’une période d’épuisement et de quasi-silence, à laquelle a succédé un renouveau de la controverse avec Jurieu ainsi qu’un travail sur ce qui s’est avéré être ses derniers travaux, Réponse aux questions d’un provincial, un recueil de sélections et de « bribes » du Dictionnaire, et bien sûr la Suite des pensées diverses, son véritable testament philosophique.

C’est ainsi que le natif du Languedoc a construit un réseau, ou plutôt plusieurs réseaux (notamment en Europe du Nord et chez les réfugiés huguenots), de nombreux correspondants néerlandais, anglais, Genevois et français, avec quelques contacts en Allemagne (où, bien sûr, Leibniz pouvait prétendre à un statut spécial) et très peu en Italie (Magliabechi étant une exception). Il n’avait pas de correspondants en Espagne et seulement une poignée de relations en Europe de l’Est. Les réseaux sont centrés sur la culture d’Europe occidentale, notamment française, et on peut noter que Bayle est moins sensible aux relations directes avec les philosophes hollandais (Spinoza et ses disciples, par exemple) ou anglais (Locke, Toland et Shaftesbury) qu’à la réception de leurs œuvres en France. Bayle a joué un rôle crucial dans la diffusion d’une certaine marque de « Spinozisme », par exemple,39 mais il s’agit d’un « Spinozisme » typiquement français, c’est-à-dire fortement influencé par Descartes et Malebranche et rien à voir avec le « Spinozisme » qui se répand dans la République néerlandaise, ni avec son interprétation en Angleterre ou en Allemagne.40 Bayle a été conduit par son protecteur Adriaan van Paets — et par ses propres convictions — pour soutenir le parti « républicain » des conseillers et marchands hollandais dans les grands conflits politiques qui opposaient les héritiers des frères De Witt et les Orangistes, mais cette position confirme également l’impression recueillie par la culture politique et littéraire de Bayle: il est resté profondément attaché à la France.

La correspondance, témoignage de la vie religieuse, philosophique et culturelle

L’examen du réseau de correspondance de Bayle est intéressant en soi en raison des détails biographiques révélés. Il offre un aperçu du monde privé de sa famille et donne une idée de son attachement sous-jacent à son pays de naissance. Les communautés qui composaient son environnement social peuvent être illustrées au sein d’EMLO : sa famille et ses amis de la région de Foix et du Carla ; les professeurs et étudiants de l’Académie de Puylaurens ; son cercle de condisciples à Genève; ceux du château de Coppet ; la communauté protestante de Paris et les cercles entourant les ministres de Charenton ; les sphères littéraires de Paris et de Rouen ; l’Académie de Sedan ; l’Illustre École de Rotterdam ; les mondes du journalisme et de l’érudition — ces réseaux formaient des sphères intégrales au sein de la République des Lettres. La correspondance retrace l’évolution intellectuelle de Bayle : elle montre sa prédilection pour Horace ; sa familiarité avec La Mothe Le Vayer et d’autres auteurs modernes ; ainsi que son attention obsessionnelle à la scène littéraire. Il relate sa rencontre avec l’œuvre de Valérian Magni (1586-1661), philosophe rationaliste capucin à Prague dont les écrits allaient fasciner Bayle qui les cite chaque fois qu’il réfléchit à l’inviolabilité des principes moraux découverts par la raison naturelle. Nous assistons dans la correspondance aux rencontres de Bayle avec Descartes, avec Malebranche et avec Spinoza, et les livres passés en revue dans ses lettres nous permettent de suivre de près l’épanouissement de sa pensée philosophique et religieuse.

La bibliographie des lectures de Bayle établie à partir de sa correspondance, combinée aux articles du LNR et aux références du Dictionnaire,41 est vaste et donne un aperçu de son rôle de correspondant, de journaliste et d’écrivain dans la diffusion des connaissances culturelles de toutes sortes. Bayle a accumulé beaucoup d’informations et a été au centre de réseaux qui ont diffusé ces informations de manière extrêmement efficace dans toute l’Europe. Non seulement il était un observateur attentif, mais il était aussi un protagoniste des grands débats philosophiques de son époque, même si ses opinions radicales l’obligeaient à faire preuve d’une grande prudence et d’une grande discrétion.42 En effet, Bayle n’a eu de cesse d’utiliser des insinuations et a théorisé sa pratique :

Il faut laisser au lecteur la moitié de ce qu’on veut pour le moins, et il ne faut pas craindre qu’on ne nous comprenne pas ; la méchanceté du lecteur va souvent plus loin que nous, il faut s’en remettre à elle, c’est le plus sûr.43

Bayle n’ouvre pas son cœur dans sa correspondance ; il appartient plutôt à son lecteur de reconstituer la cohérence de ses vues et de ses commentaires. En tant qu’écrivain de lettres, en tant que journaliste, 44 en tant qu’auteur du Dictionnaire, en tant que polémiste et controversé anticatholique, et en tant que philosophe, Bayle est au cœur de la République des Lettres. Il se considère comme — et incarne – un  » citoyen du monde « , et les circonstances de son exil au refuge huguenot lui permettent de jouer à travers l’Europe son rôle de diffuseur de textes et d’idées. Ce rôle comporte cependant un paradoxe, car bien que Bayle ait écrit longuement, il ne révélait que peu de ses convictions intimes. Il écrit pour un large public, mais ne s’adresse pas au grand public, visant plutôt à diffuser ses idées auprès du public cultivé des  » honnêtes gens « . Il a écrit dans un style qui ne pouvait être pleinement compris que par l’élite intellectuelle de la République des lettres. Les vulgarisateurs du siècle suivant — Voltaire, par exemple – n’avaient guère d’utilité pour l’accumulation de références érudites de Bayle, pour ses arguments sinueux aux conclusions imprévisibles, ou pour ses déclarations contradictoires : celles-ci obscurcissaient la leçon philosophique que Voltaire s’empressait d’exposer sans en expliquer pleinement les fondements logiques de peur que son auditoire ne l’interprète mal. Pour Bayle, cependant, cette accumulation est cruciale: ses travaux ne peuvent être réduits à une simple leçon sans équivoque, ni sa méthode à une conclusion spécifique car la méthode fait partie intégrante de la conclusion, ce qui lui confère unité et cohérence. Et c’est ici que nous percevons la différence entre le polygraphe du XVIIe siècle et le pamphlétaire du siècle suivant, l' » érudit libertin » et le philosophe des Lumières.

Antony McKenna
Université de Lyon (Jean Monnet Saint-Etienne)
IHRIM (CNRS UMR 5317)

Autres ressources

Une bibliographie complète peut être trouvée sur la base de données Correspondance de Pierre Bayle, répertoriée soit par auteur, soit par date ; c’est ici que les références bibliographiques complètes pour les manifestations imprimées incluses dans le calendrier de correspondance de l’EMLO ont été présentées.

Catalogue de lancement

Veuillez consulter nos directives de citation pour obtenir des instructions sur la façon de citer ce catalogue.
Notes de bas de page

1 Laurence Bergon a contribué aux volumes I–IX ; Ruth Whelan et Maria-Cristina Pitassi aux volumes I et II ; Dominique Taurisson aux volumes II–IV ; Caroline Verdier aux volumes II–VIII ; Annie Leroux aux volumes II–IX ; et Hubert Bost aux volumes II–XI.

2 Jean et Jeanne Bayle : trente-six lettres entre 1670 et 1685, la date de la mort de Jean Bayle.

3 Jacob Bayle : soixante lettres (souvent longues) entre 1663 et 1685, date de la mort de Jacob Bayle.

4 Joseph Bayle: trente-quatre lettres (souvent longues) entre 1675 et 1684, date de la mort de Joseph Bayle.

5 Trente-deux lettres entre 1675 et 1706, date de la mort de Pierre Bayle.

6 Jansson van Almeloveen: cent lettres entre 1684 et 1704.

7 Christian Huygens : dix lettres entre 1683 et 1693.

8 Gijsbert Kuiper (ou Cuper) : trente-six lettres entre 1684 et 1704.

9 Pierre Jurieu : une seule lettre datée du 4 septembre 1679 – alors que les deux hommes étaient collègues à l’Académie de Sedan. Huit lettres de Jurieu adressées au consistoire de l’Église wallonne de Rotterdam concernant Bayle ont survécu.

10 Jacques Basnage : neuf lettres seulement — entre 1672 et 1685 – ont survécu, dont six de Bayle. Ce sont des lettres de sa jeunesse; après 1685, les deux hommes étaient en contact étroit à Rotterdam.

11 Jean Rou : quarante-deux lettres entre 1679 et 1706 ; voir aussi Fr. Waddington, Mémoires et opuscules de Jean Rou (1638-1711) (Paris, 1857), 2 vols ; et M. Green, Le huguenot Jean Rou (1638-1711). Universitaire, éducateur, fonctionnaire (Paris: Honoré Champion, 2014).

12 Jacques Du Rondel : soixante-dix-huit lettres entre 1683 et 1703.

13 Daniel de Larroque : vingt-six lettres entre 1683 et 1706.

14 Jacques Lenfant : vingt-six lettres entre 1683 et 1693.

15 Jean Le Clerc : dix-huit lettres entre 1684 et 1697; voir Jean Le Clerc, Epistolario, ed. M. et M.G. Sina, 4 vols (Florence: Olschki, 1987-1997).

16 Henri Justel : dix-huit lettres de Justel entre 1684 et 1687. Les lettres de Justel qui ont survécu ne sont que celles qui ont servi à la LNR, et en particulier à la traduction des articles des Transactions de la Royal Society.

17 Pierre Des Maizeaux : trente-quatre lettres entre 1699 et 1706.

18 Voir J. Almagor, Pierre Des Maizeaux (1673-1745), journaliste et correspondant anglais de périodiques franco-néerlandais, 1700-1720, avec l’inventaire de sa correspondance et de ses papiers (Add. Mss 4281-4289) à la British Library, Londres (Amsterdam et Maarssen : APA-Holland University Press, 1989).

19 Vincent Minutoli : 112 lettres entre 1672 et 1704 ; voir l’entrée écrite par J.-D. Candaux dans Dictionnaire des journalistes, ed. J. Sgard, (Oxford : Fondation Voltaire, 1999), n° 577.

20 Claude Nicaise : quarante lettres entre 1687 et 1701, date de la mort de Nicaise.

21 Bernard de La Monnoye : onze lettres entre 1693 et 1699.

22 Jean-Baptiste Dubos (ou Du Bos) : quarante-quatre lettres entre 1695 et 1706.

23 François Pinsson des Riolles : trente-deux lettres entre 1686 et 1705.

24 Hervé-Simon Valhébert: vingt-huit lettres entre 1696 et 1705.

25 Mathieu Marais : dix-neuf lettres entre 1698 et 1706.

26 Gilles Ménage : dix-neuf lettres entre 1685 et 1692.

27 François Janiçon : quarante-six lettres entre 1683 et 1700.

28 Voir G. Mori, Bayle philosophe (Paris : Honoré Champion, 1999).

29 Voir en particulier la célèbre édition de la correspondance de John Locke, ed. E.S. de Beer (Oxford : OUP, 1976), et l’étude de R. Hutchison, Locke en France, 1688-1734, SVEC, 290 (Oxford: Fondation Voltaire, 1991); J.W. Yolton, Locke et le matérialisme français (Oxford: Clarendon Press, 1991); J.S. Yolton, John Locke: une bibliographie descriptive (Bristol: Thoemmes, 1998); et le site Web: < http://www.libraries.psu.edu/tas/locke/bib/ >, dirigé par J.C. Attig (Université d’État de Pennsylvanie).

30 Sur Collins, voir J. O’Higgins, S.J., Anthony Collins. L’homme et ses œuvres (La Haye : Martin Nijhoff, 1970) ; P. Taranto, Du Déisme à l’athéisme : la libre pensée d’Anthony Collins (Paris : Honoré Champion, 2000), et J. Dybikowski, ed., La correspondance d’Anthony Collins (1676-1729), libre penseur (Paris : Honoré Champion), 2011; J. Agnesina, La Philosophie d’Anthony Collins : Libre Pensée et athéisme (Paris : Honoré Champion, 2017). Sa première publication est datée de 1707, mais Bayle a peut-être entendu parler de lui par Shaftesbury et Toland ; Collins a envoyé à Locke les articles du Dictionnaire de Bayle qui le concernaient directement.

31 Pour Toland, voir les éditions de Pantheiscon, ed. M. Iofrida et O. Nicastro (Pise : Libreria Testi universitari, 1984); Raisons de naturaliser les juifs, éd. P. Lurbe (Paris : PUF, 1998) ; Nazarenus, éd. J. Champion (Oxford : Fondation Voltaire, 1999); La Constitution primitive de l’Eglise chrétienne, ed. L. Jaffro (Paris, Honoré Champion, 2003); Lettres philosophiques , ed. T. Dagron (Paris: Honoré Champion, 2004); Le Christianisme sans mystères, ed. T. Dagron (Paris: Honoré Champion, 2004); Dissertations diverses, ed. L. Mannarino (Paris: Honoré Champion, 2005); as well as John Toland (1670–1722) et la crise de conscience européenne, spec. edn Revue de synthèse, 116 (1995); John Toland torna a Dublino, ed. G. Carabelli, spec. edn I Castelli di Yale: Quaderni di filosofia, 4 (1999) ; G. Carabelli, Tolandiana: materiali bibliografici per lo studio dell’opera e della fortuna di John Toland (Florence: La Nuova Italia, 1975); et Tolandiana: errata, addenda e indici (Ferrare: Università degli Studi di Ferrara, 1978).

32 Voir les études de Mandeville, éd. I. Primer (La Haye: Nijhoff, 1975).

33 Voir W.I. Hull, Benjamin Furly et le quakérisme à Rotterdam, Swarthmore College, Monographies sur l’histoire des Quakers, 5, (Pennsylvanie, 1941); S. Hutton, ed., Benjamin Furly 1636-1714 : un marchand quaker et son milieu (Florence: Leo S. Olschki, 2007), et en particulier L. Simonutti,’Invités anglais à « De Lantaarn ». Il s’agit de l’un des principaux ouvrages de référence de l’auteur., Benjamin Furly, op. cit. ci-dessus, p. 31-66.

34 Voir l’édition récente des Œuvres de Mylord comte de Shaftesbury, contenant différents ouvrages de philosophie et de moral traduits de l’anglais, ed. Fr. Badelon (Paris : Honoré Champion, 2002), et l’édition en cours d’Œuvres complètes, de correspondances et d’écrits posthumes, ed. C. Jackson-Holzberg, P. Müller et F.A. Uehlein (Bad Canstatt: Frommann-Holzboog), ainsi que les études de L. Jaffro, Éthique de la communication et art d’écrire. Shaftesbury et les Lumières anglaises (Paris : PUF, 1998), et par F. Brugère, Théorie de l’art et philosophie de la sociabilité selon Shaftesbury (Paris : Honoré Champion, 1999).

35 Ce sont les originaux de sept lettres également connues par des copies, et une huitième lettre qui était inconnue jusqu’à présent: la découverte a été faite séparément au Hampshire Record Office, par James Dybikowski, et Kees van Strien, que nous remercions chaleureusement de les avoir portées à notre attention. Ils sont également inclus dans l’édition en cours de la correspondance de Shaftesbury, ed. Christine Jackson-Holzberg, Patrick Müller et F.A. Uehlein (Bad Canstatt: Frommann-Holzboog, à paraître).

36 Leibniz: douze lettres entre 1686 et 1702; voir l’édition du Philosophische Schriften, ed. C.I. Gerhardt (Berlin, 1875-1890), 7 vols, et la nouvelle Akademie-Ausgabe, Sämtliche Schriften und Briefe, Reihe II: Philosophischer Briefwechsel, 3 vols (en cours). Voir aussi C. Gantet, ‘Leibniz und die Journale’, in Studia Leibnitiana (à paraître).

37 Les noms suivants doivent être ajoutés à la liste des correspondants connus de Bayle : Nizet à Maastricht, Elie Ramondou, Barrau, Robert Isnard, Elie Rivals, Pierre Du Cassé de Pradals, Jean Claude, François Turrettini, le comte de Dohna, le frère du comte de Dohna, Antoine Léger et Bénédict Pictet, Jean de France, un ami parisien inconnu, Jean-Baptiste de Rocolles ; et en Angleterre, William Trumbull, et James Vernon.

38 Voir H. Bost, Un « Intellectuel  » avant la lettre : le journaliste Pierre Bayle (1647-1706): l’actualité religieuse dans les ‘Nouvelles de la République des Lettres’ (1684–1687) (Amsterdam and Maarssen: APA-Holland University Press, 1994).

39 See especially P. Vernière, Spinoza et la pensée française avant la Révolution (Paris: P.U.F., 1954, rev. 1982); Spinoza au XVIIIe siècle, ed. O. Bloch (Paris: Méridien Klincksieck, 1990); Overt and Covert Spinozism around 1700, ed. W. Klever and W. Van Bunge (Leiden: Brill, 1996).

40 See J. Israel, The Radical Enlightenment. Philosophy and the making of modernity (1650–1750) (Oxford: OUP, 2000); Illumination contestée. Philosophie, modernité et émancipation de l’homme, 1670-1752 (Oxford: OUP, 2006); Lumières démocratiques. Philosophie, Révolution et droits de l’homme, 1750-1790 (Oxford: OUP, 2011).

41 Voir H. Bost, Un ‘Intellectuel’ avant la lettre’, op. cit. à la note 38 ci-dessus ; S.A.M. van Lieshout, La rédaction du  » Dictionnaire Historique et Critique  » de Pierre Bayle. Avec un CD-rom contenant la bibliothèque du Dictionnaire et des références entre les articles (Amsterdam et Utrecht : APA Holland University Press, 2001).

42 Voir G. Mori, ‘Interpréter la philosophie de Bayle’, in Pierre Bayle, citoyen du monde. De l’enfant du Carla à l’auteur du Dictionnaire, ed. H. Bost and Ph. de Robert (Paris : Champion, 1998), p. 303–24.

43 Harangue de Mr le duc de Luxembourg à ses juges, suivie de la censure de cette harangue, ed. G. Ascoli, Revue des livres anciens, 2 (1914–17), pp. 76–109; published again in E. Lacoste, Bayle nouvelliste et critique littéraire (Bruxelles, 1929) and in Bayle, Œuvres diverses, facsimile edn (Hildesheim, 1982), vol. V, i, pp. 79–170. La citation provient des toutes dernières lignes du texte.

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